TERRIEUX Marie. De sensibles espaces de résistance, 2024.
« Si aujourd’hui nombre d’artistes et de plasticiens s’appuient sur les sciences dures pour développer leurs recherches, la démarche suivante est peut-être moins commune : passer de la recherche en sciences humaines et sociales à une pratique artistique, voire combiner les deux, pour exprimer en l’occurrence un regard sensible sur l’espace. Car il s’agit bel et bien dans la pratique artistique de Jérémie Descamps, amorcée dès son parcours universitaire et professionnel, puis largement développée ces dernières années, de nous conter les espaces multiples dont il est le témoin, espace géographique, espace imaginaire, espace mental, espace des signes, espace des villes.
Formé à la sinologie et à l’urbanisme au début des années 2000, il sillonne alors dans maintes directions les multiples géographies de la Chine contemporaine. Elle est le continent des villes nouvelles, de la vitesse, de la croissance effrénée, probablement galvanisante et fascinante pour tout occidental ayant le goût des altérités. Pendant plus de quinze années, Jérémie Descamps décrit et inventorie ses observations des mutations urbaines et sociales, à la fois par le biais de Sinapolis son bureau de recherche expérimental sur la ville, mais aussi via des collectes d’images, de récits et de matières sonores qui constituent une archive singulière et un corpus précieux. De ces espaces qu’il arpente et interroge, il adopte peu à peu une position critique et décalée, à l’encontre de la fabrique rationnelle de la ville, mais au contraire en faisant corps avec elle et en la replaçant dans sa dimension politique et poétique. Citons par exemple l’émouvant portrait filmé d’un « bangbang », porteur de marchandises de Chongqing (L’Ascenseur humain, 2008), mégapole des rives du Fleuve Bleu, où une cohorte de petits bonhommes trapus montent et descendent la cité, équipés de tiges de bambous-balancelles. En remontant le pharaonique projet de déplacement des eaux du sud vers le nord, initié en 1952 par Mao Zedong, puis relancé en 2002 par le gouvernement chinois, il accompagne ainsi le réalisateur Antoine Boutet et photographie alors les centaines de paysages saccagés et désolés sur leurs quelque 5000 km parcourus. Dans les rues de Pékin, il enregistre les chants des colporteurs, les diatribes des passants, le son calme de la capitale. Avec le journaliste Frédéric Edelmann, ils recueillent de Hangzhou à Chengdu la pensée des architectes contemporains chinois et donnent à voir par des expositions ou des publications comment ceux-ci écrivent alors les villes actuelles (Positions, 2008 ; Made by Chinese, 2014). Dans ces phases d’urbanisation massive la question des mobilités et de la vitesse surgit, cela donne lieu à CCMMP, une recherche hybridant art et science qui s’appuie sur les archives photographiques du collectionneur Thomas Sauvin et le vidéaste Wang Gongxin (The Contemporary China Mobility Memory and Perspective project, 2013-2016). CCMMP se décline alors en plusieurs formes visuelles et textuelles.
Fort de deux décennies d’observations et de vie, effectuant des pas de côté pour chacun de ces projets, et insufflant systématiquement une écriture visuelle à ses études sur les lieux, il continue l’extraction de la rationalisation de l’espace en compilant ses recherches dans une thèse de doctorat en géographie réalisée à l’école urbaine de Lyon. Il y questionne les effets et contre effets de l’accélération urbaine chinoise et ses représentations. La forme même que prend son travail académique est un ouvrage artistique, au graphisme soigné. Des grilles Excel et données scientifiques deviennent de sensibles tableaux, à la croisée entre le minimalisme et la calligraphie (L’Inventaire du Lieu, 2022). S’opère dès lors une accélération dans sa pratique puisqu’il adopte la ville, qui était son terrain d’étude, comme terrain d’expression et l’héroïne principale de ses multiples collaborations.
À Mulhouse, territoire où il pose un temps ses bagages, J. Descamps parle avec les immeubles et les édifices, et les filme cul par-dessus tête, brouillant nos repères et la lecture linéaire du bâti (L’Occupation du Sol ; Le Bateau, avec l’artiste Ouissem Moalla, 2024). Habité d’une pensée pleine de débordements, il suit des trajectoires mêlant espace du dehors et du dedans, déambulant dans les ruelles, affublé de drôles de chapeaux et vanneries, avec une joyeuse colonie à ses trousses (Le Colporteur de Rue, 2023).
Les mots s’invitent dans l’espace public, le regardeur au détour d’une rue alsacienne est désorienté par des panneaux directionnels vers le tribunal pénal de la Haye, hommage subtil au conflit ukrainien (La Haye, 2022). Ces mots encore se détachent en beaux aplats blanc ou noir pour vivre dans le grand capharnaüm d’un axe autoroutier et nous livrer des fragments d’une Europe en déflagration (Dans le dos les ruines de l’Europe ; Amitié sans limite, 2023). Il sculpte un lit géographique, tombeau d’un repos nécessaire ou réceptacle d’une nouvelle vie (Mon lit est un espace géographique comme les autres, 2023). L’artiste sonde le temps accéléré et la vitesse omniprésente dans nos modes de vie actuels. S’il a aussi photographié de manière systématique des dizaines de cheminées industrielles, telles des trophées ponctuant la ville, symbole d’un temps révolu (Émergences & Disparitions, 2022), il co-développe actuellement avec Ouissem Moalla une recherche sur les seuils et les portes, en s’appuyant sur la démarche de Walter Benjamin, en référence à la flânerie urbaine (Impressions d’Espaces, 2024). Ouvrant sur des horizons multiples, ces portes invitent à de nouveaux récits, les nôtres et ceux des espaces, car il s’agit avant tout chez Jérémie Descamps d’écrire les lieux et peut-être en filigrane sur ceux qui les constituent.
L’œuvre de Jérémie Descamps est une douce résistance à l’avènement des modèles urbains inhospitaliers des dernières décennies. L’artiste et chercheur fait alors le choix d’écrire et de décrire des espaces renouvelés et ré-envisagés. » Marie Terrieux