Projet de recherche Mobilité en Chine : 50 ans d’accélération vus par les Chinois, avec Jérémie Descamps, Zhang Chun, Thomas Sauvin, Zhou Le, Wang Gongxin, Marie Terrieux, Vincent Kaufmann, Stéphanie Vincent, Emmanuel Ravalet, Dominique Desjeux, pour le Forum Vies Mobiles. Direction
« Le projet Mobilité en Chine : 50 ans d’accélération vus par les Chinois, également nommé CCMMP (the Contemporary China Mobility Memory and Perspective project) est une recherche transdisciplinaire art-science consacrée aux représentations et à l’imaginaire de la mobilité en Chine, financée par l’institut de recherche et d’échanges Forum Vies Mobiles et menée par un groupe de chercheurs et d’artistes français et chinois basés à Pékin. Pendant deux ans, un urbaniste (Jérémie Descamps, directeur de la recherche), une géographe, une sociologue, un artiste, un collectionneur d’images et une critique d’art, ainsi que des experts et chercheurs des deux pays ont collaboré pour donner corps à ce projet.
Depuis près d’un demi-siècle, la population chinoise expérimente une accélération sans précédent de ses déplacements, succédant à une mobilité fortement contrôlée sous Mao. La façon dont les Chinois bougent aujourd’hui redéfinit l’organisation de la société dans son ensemble. Les mobilités quotidiennes, de loisir, de tourisme, ou encore les migrations façonnent les modes d’existence et organisent les réseaux sociaux. À l’heure où la Chine se modernise et s’urbanise rapidement, où les flux s’accélèrent, où images de propagande associent parfois directement transport et modernité, la recherche explore les représentations de la mobilité en Chine à travers le temps, en s’intéressant à trois aspects – la mémoire, les imaginaires, les futurs possibles. Que ce soit dans le cadre de déplacements quotidiens, occasionnels ou exceptionnels, comment les pratiques de mobilité canalisent-elles les souvenirs, les rêves et les espoirs de la population ? Comment qualifier le rapport des citadins à leurs pratiques de déplacement et aux évolutions ayant cours aujourd’hui, pour quelles attentes futures ? Dans un débat élargi, existent-ils des liens entre la mobilité et l’imaginaire de la modernité en Chine ?
Pour apporter des réponses à ces questions, l’équipe de chercheurs a mis au point une méthode inédite de recherche qui s’appuie sur l’image comme entrée, processus et finalité de projet. CCMMP prend comme point de départ la constitution d’un fonds iconographique regroupant des images caractéristiques des évolutions des mobilités en Chine, issues de l’archive photographique de l’artiste et collectionneur Thomas Sauvin, qui a compulsé 1 million d’images sur la Chine pour la recherche. Les porteurs du projet ont ensuite souhaité utiliser ce corpus d’images (82 photographies retenues) comme outil pour mener une enquête sociologique auprès d’une cinquantaine de citadins répartis dans cinq métropoles – Pékin, Shanghai, Wuhan, Chongqing et Shenzhen. Recueillis à partir des images selon la méthode de l’élicitation, les témoignages ont permis de comprendre la façon dont l’individu se souvient, oublie, imagine, se représente, rêve ou vit les mobilités, et se projette dans son futur urbain. Enfin, toujours en lien avec l’image, l’artiste et vidéaste Wang Gongxin a été chargé de traduire ou d’interpréter les données de l’enquête sociologique.
Pour cela, il a proposé une installation vidéo interprétant de manière visuelle et sensible les résultats de la recherche. Un documentaire réalisé par Jérémie Descamps a retracé l’ensemble de la recherche, c’est-à-dire le processus de travail et les résultats obtenus. Plutôt que d’avoir une approche par acteur et par tronçons de recherche, tous les chercheurs et artistes se sont impliqués dès le départ et à chaque étape clé du projet, chaque partie étant imbriquée dans un tout toujours plus large.
Les formes de production – fonds iconographique, rapports rédigés, installation vidéo, documentaire – font de cette recherche un projet aux dimensions multiples, historiques autant qu’actuelles, scientifiques autant qu’artistiques. Dans le contexte de mutations profondes que connaît la Chine depuis les réformes économiques (1980), la recherche a mis en évidence le passage d’une société « communautaire et locale à une société réticulaire et mobile » (Lefranc-Morin et al., 2019) en l’espace de 40 ans à peine – ce que les sociétés occidentales ont expérimenté sur 100 ans. Par cette exploration de la manière dont les individus vivent l’essor des mobilités en Chine, la recherche a par ailleurs permis de pointer l’accélération des mobilités comme étant vécue de manière ambivalente par la population : la mobilité est étroitement associée à l’idée de modernité et d’émancipation collective et individuelle, mais elle est source de contradictions personnelles croissantes, de sentiments d’instabilité et de fractures sociales – générationnelles, sociospatiales – grandissants.
Enfin, le projet a aussi rendu compte de questions méthodologiques importantes liées à l’hybridation disciplinaire de l’art et des sciences humaines et sociales, encore rare en pratique, des limites et des apports de ce type de processus de recherche, et la manière dont les acteurs ont progressé pour tenter de donner corps à leurs idées, donnant lieu à une production à la fois commune et hétéroclite. Les résultats artistiques (l’album constitué pour le fonds iconographique, l’installation vidéo) ont été présentés dans l’exposition Mobile / Immobile organisée par le Forum Vies Mobiles et le Musée des Archives Nationales en 2019 à Paris. » (Extrait du corpus de thèse de Jérémie Descamps, 2022)