Intramuros, recherche-exposition

2025
Projets art, science et société

Recherche-création « Impressions d’Espaces ». Exploration de lieux et leurs représentations à partir du dispositif de la porte urbaine. Duo PROCESSUS (Moalla & Descamps). Intramuros, exposition-restitution de la résidence Villa Salammbô Sousse Saison 5, Institut français

Intramuros est une restitution de la recherche-création « Impressions d’Espaces » appliquée aux portes urbaines des médinas de Tunis, Sfax et Sousse. Elle a été réalisée à l’issue d’une résidence d’un mois et demi à la Villa Salammbô de l’Institut français en 2024. Notre exploration nous a d’abord conduit à l’enregistrement de conversations, d’interviews d’habitants, journalistes, historiens, urbanistes et architectes autour des portes des médinas. Puis à l’interprétation des différentes représentations (idées-forces, discours, sentiments, etc.) récoltées que nous avons confrontées à notre propre imaginaire. Notre protocole nous a amené à matérialiser ces réflexions par diverses formes visuelles, plastiques et sensorielles, que nous avons présentées lors de notre restitution de résidence (décembre 2024).

 

Représentations de la Porte
Une imagerie de la porte et du mur médinesques selon une approche transdisciplinaire

 

Notre duo PROCESSUS s’est donné pour but de se rendre dans les médinas de trois villes principales tunisiennes, Tunis, Sousse et Sfax et d’en retirer l’essence sonore et visuelle autour du thème de la porte urbaine. Selon les différentes configurations qui se sont offertes à nous – un mur invisible pour Tunis, une enceinte réhabilitée et réaménagée aux abords pour Sousse, et un rempart brut et décati pour Sfax – les témoignages, captations sonores et interventions ont variées. Selon le protocole que nous nous étions fixés, nous avons d’abord recueilli un ensemble d’impressions que nous avons confronté à nos propres imaginaires et questionnements, puis trié et répertorié en une vingtaine de représentations phares, qui ont guidé plusieurs de nos réalisations.

Ainsi, des phrases comme « Sfax est une ville qui tombe », « la porte de la mer est le visage de la ville », « les portes actuelles des villes sont l’aéroport et la gare », « il y a les intramuros et les extramuros », « les projets bloqués de la médina », « chaque aménagement doit faire monde », « la porte est un espace soigneusement scénographié », « la médina est un seul et même corps », « un urbanisme féminin », etc. ont jalonné nos entretiens lors de nos flâneries. Ces propos nous ont permis de constituer un corpus de connaissances et de représentations tangibles de la porte, que nous avons ensuite tenté de mettre en forme. Les deux oeuvres principales, Une ville qui Tombe et Camouflage sont de toute évidence le fruit de cette collecte.

L’intérêt d’un tel travail à deux selon des disciplines d’origine qui nous sont propres, urbanisme et géographie pour l’un, art visuel pour l’autre, est qu’il nous confronte directement à l’expérience de la discipline de l’autre – même s’il faut préciser que, dans notre cas, les porosités sont nombreuses. Ainsi, impératif de la problématisation pour l’un, nécessité de la formalisation pour l’autre, notre travail semble s’être frayé un chemin entre ces deux aspects-là. C’est en tous les cas un processus organique de production et de communication entre nous, chacun a déjà un intérêt pour la discipline de l’autre, une connaissance voire une pratique de celle-ci, l’artistique et le scientifique se compénétrant ici complètement. Tous ces éléments sont sans doute ce qui donne à Intramuros sa matérialité singulière, entre oeuvres-inventaires, sensorielles et plastiques.

La matière récoltée sur le terrain et l’espace même de l’atelier (aux tonalités très « administratives ») ont été une source d’inspiration essentielle à l’élaboration de l’exposition. Il nous a semblé que celle-ci, qui présentait une dizaine de pièces originales, pouvait faire oeuvre de « manifeste » d’urbanisme : une matière vivante loin des plans et proche des gens.

 

« Intramuros : Chambre d’écho »
Espace de diffusion d’enregistrement sonore, Restitution Villa Salammbô, 67’, PROCESSUS, 2024

 

Les captations sonores et enregistrements que nous avons réalisés dans l’espace public et auprès de différents intervenants, habitants, journalistes, historiens, urbanistes ou architectes, responsables d’ONG tunisiens et français sont montés telle une mosaïque de sons qui s’enchaînent de façon aléatoire. Ce découpage offre ainsi une « chambre d’écho » aux idées et réflexions qui nous ont été confiées sur les sites traversés. L’écho, c’est aussi cette clameur de la rue que l’on perçoit dans les différents enregistrements, selon que l’on entre ou sorte de la médina, que l’on vise ses axes aux commerces tapageurs ou ses rues dérobées.

 

« Supermédina »
Inventaire des portes urbaines des médinas de Sfax, Tunis et Sousse. Pochettes bureautiques, impression sur papier ivoire et notes manuscrites. 500 x 100 cm, PROCESSUS, 2024

Cette frise, longue de 5 mètres et constituée de 30 enveloppes administratives en Craft avec rabat transparent, vise à restituer un inventaire des portes par lesquelles PROCESSUS est passé pour ses recherches. De façon systématisée, chaque porte est photographiée de front dans son environnement large ou restreint puis mis en collage, des notes manuscrites sont apposées sur l’enveloppe comme un témoignage de notre passage, en se départissant de toute approche technico-urbanistique, mais au contraire en renforçant les aspects anecdotiques, les détails ou la simple description alentour. Un plan de la taille d’un écran de iPhone, répercutant la vue satellite avec la porte au centre et montrant le tissu urbain, est insérer dans le gabarit prédécoupé du rabat.

« Une ville qui tombe »
Chutes de simili-cuir, mousse, peinture acrylique et source lumineuse, PROCESSUS, 2024

 

Une ville qui tombe est une installation composée de chutes de matériaux des artisans de chaussures de la médina de Sfax, qui officient à la Porte ouest (Bab El Gharbi). L’oeuvre est née d’une phrase prononcée par un habitant lors d’une interview à notre arrivée dans la ville de Sfax. Expliquant l’état actuel du patrimoine et de sa conservation, il clôt son discours par : « Sfax est une ville qui tombe ». Cette phrase nous a accompagné durant toute notre exploration de la médina. De passage devant les ateliers des artisans de la médina, nous avons collecté les chutes de matériaux et s’est alors opéré une association d’idées entre les mots « chutes » et « tomber ». De là, nous avons représenté la médina par un volume rectangulaire avec de longues chutes de cuir souples et organiques, et sur les murs, nous avons utilisé les chutes plus solides, semblables à des grilles, pour représenter la ville européenne, la ville « moderne » et générique, qui l’entoure.

« Camouflage »
Parfums en bouteille et impression sur papier, PROCESSUS, 2024

 

Camouflage est une installation interactive qui reprend la carte de la médina de Sfax, marquant symboliquement la présence des multiples parfumeurs jalonnant ses entrées et ses axes principaux. Cette présence est représentée par une bouteille de parfum dont le nom et la fragrance plagient des marques de renommées mondiales – des dupes*. Sur le mur, des phrases évocatrices, issues d’entretiens menés en français et en arabe, sont imprimées sur des testeurs de parfum. Les visiteurs sont invités à les détacher et à les plonger dans les bouteilles, diluant ainsi la phrase. Cette opération reprend les codes du « hirz », une pratique répandue dans certaines régions de Tunisie. Elle consiste souvent à écrire une invocation sur un morceau de papier, à le plonger dans l’eau, puis à boire cette eau dans le but d’obtenir guérison, protection ou chance…

* Dupes (ou duplicates) : Fara-Heit, Hugo.B, C-C Canel, GOISTE PLAT, SAUVAG, Evidanc, Scndl f, LASCOTE, Challeng

« Un urbanisme féminin »
Papier, mannequin de couture et heurtoir en argent. 200 x 200 x 60 cm, PROCESSUS, 2024

 

Les habitations et ruelles s’organisent de manière organique autour de la mosquée principale (nombril, surrat) et sont contenues (cachées, sirr) par des fortifications, telles un ventre protecteur (batn). Durant nos flâneries, il était tentant de lire l’urbanisme de la médina à l’aune du courant de pensée fatimide, tissant ainsi une relation avec le bātin (caché au sens ésotérique), propre à la tradition chiite ismaélienne. Dans cette tradition, la lettre b renvoie symboliquement au principe féminin, ce qui invite à spéculer sur les mots beit (foyer) et bab (porte), autant de notions qui évoquent l’idée d’intériorité. C’est de là qu’est née l’expression « un urbanisme féminin », sans pour autant en définir sa signification précise à ce stade.

« Le Mazout et le Jasmin »
Encre de grenade, papier, gasoil, parfum de jasmin, bois et assiettes. 120 x 50 x 30 cm, PROCESSUS, 2024

 

Lors de nos explorations des médinas tunisiennes, nous avons été frappés par la puissance des sollicitations olfactives qui structurent l’espace. De même qu’au niveau sonore, la médina, par opposition à la ville moderne, possède son propre patrimoine olfactif. Les senteurs dans l’enceinte sont diverses et éparses, conservées et exacerbées par le confinement des murailles et l’étroitesse des ruelles. À Sfax, Sousse, comme à Tunis, les effluves de café, des moulins d’épices, des poissonniers et des boucheries, celles des ateliers des forgerons et des menuisiers ou encore de la colle et du simili cuir des cordonniers caractérisent les ruelles. Le passage de l’autre côté de la porte introduit à la ville moderne : le mazout, l’entassement des déchets, les poussières soulevées par la circulation effrénée. Le jasmin, plus qu’un argument de marketing, symbolise la diversité des parfums restitués par la configuration urbaine de la vieille ville.

« Un passage se crée »
Dispositif de performance activable par le public. Ombrine fraîche, impression sur vinyle autocollant et panneau de bois composite. 120 x 30 x 20 cm, PROCESSUS, 2024

 

Un détail remarquable lors des cérémonies de mariage à Sfax consiste à disposer un poisson frais sur un plat, placé sur une estrade. Main dans la main, les amants l’enjambent à sept reprises. On nous a également rapporté qu’une tradition locale veut qu’un poisson soit enterré à l’entrée des villages. D’autres affirment que lorsqu’un nouveau foyer est construit, un poisson est enterré sous le seuil de la future demeure. Dans tous ces cas de figure, par ces rites : un passage se crée.

* En signalétique industrielle, les bandes jaunes et noires marquées au sol indiquent un passage.

« Mur. Écrans »
Plan séquence du mur rempart est de la médina de Sfax, Vidéo-projection, 19’. 400 x 200 cm, PROCESSUS, 2024

 

Mur. Ecrans est un travail en cours qui joue sur les mots « mur-chicane », ou « mur-écran » : en général, les portes principales des médinas donnaient rarement directement sur une ouverture mais sur un « mur-chicane » faisant écran notamment au soleil, au vent (et dans d’autres cultures, comme en Chine, aux mauvais esprits). Par un jeu de mots entre le mur et l’écran, l’oeuvre entend incruster dans le mur rempart de Sfax, qui défile en plan-séquence, divers écrans verticaux comme autant de paysages captés lors de notre recherche.

 

Mur de recherche
Impressions sur papier, dessins, notes manuscrites, 300 x 150 cm, PROCESSUS, 2024

 

Les médinas n’échappent pas à la course du monde. Elles sont un théâtre de la marchandise où s’expose l’ambiguïté du local et du global, de l’artisanat et de l’industrie, de l’authentique et du fabriqué. En franchissant leurs portes, Dongguan (l’usine du monde) et la médina tunisienne se superposent : la Chine, pourtant lointaine, s’inscrit dans la texture des objets, imprimée en série sur des matériaux synthétiques, parfois fabriquée in situ avec des composites venus de l’autre bout du monde. Rien n’est purement local : la majeure partie provient du marché mondial, ce que seule une persistance olfactive reconnaissable trahit, notamment pour qui a vécu en Chine. Mais plus qu’un simple marché, la médina est un palimpseste où se rejoue sans cesse la rencontre des mondes.

  • "Camouflage", PROCESSUS (Moalla & Descamps), 2025

  • "Mur. Ecrans", PROCESSUS (Moalla & Descamps), 2025 (travail en cours)

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